Alice van den Berg

Quelques jours après l'incendie, je suis retournée sur les lieux à la recherche des “Écrits” de Jacques Rigaut, le livre que je lisais avant que la maison ne brûle. En Erasmus à Arles, je vivais chez ma tante, dans une demeure gigantesque, parsemée de pièces dans lesquelles se trouvaient d'innombrables livres. Après l'incident, je me suis mise à ne chercher que le livre de Jacques Rigaut. C'était le seul objet qui motivait mes voyages dans les décombres. Je savais déjà que cette quête à travers la suie ne serait pas de tout repos (mais comme disait Rigaut : la fatigue engendre les plus séduisantes grimaces). Je me suis mise alors à déambuler sans cesse dans les salles salies par la cendre, en examinant méticuleusement chaque couverture de livre noircie, avec l'espoir, à chaque fois, qu'il s'agisse de la bonne. Je me souvenais parfaitement du format de l'ouvrage. Et quand dans une chambre je découvrais un livre du même format, un frisson presque parkinsonien m'envahissait aussi sec. Mais de ce plaisir, il n'en était rien. Ce n'était jamais lui. Alors de plus en plus, avec une assiduité rare, je dévisageais les ruines. Je ne me limitais plus aux livres, examinant chaque meuble, chaque mur, chaque résidu d'incendie, jusqu'à ce que je tombe face à un miroir enrobé de poussière, et soudain, la voix de Rigaut résonna : chaque miroir porte mon nom. Je compris alors que si je ne trouvais pas le livre, c'est qu'il avait probablement disparu avec le feu. Peut-être avait-il changé d'état, comme un liquide s'évapore. Peut-être que les phrases du poète s'étaient dissoutes dans le mobilier. Ou, comme si en cendre, ses mots s'étaient inséminés dans la matière même de la maison. À partir de là, seul les échos de ses aphorismes constituaient le moteur de mes recherches. Et dans l'obscurité d'une des chambres ravagées, comme pour confirmer mon impression, une de ses phrases sortit de ma bouche : un livre devrait être un geste. En scrutant les amas de choses brulées, je fantasmais le spectre de Rigaut hantant les moindres recoins de la maison. Je me souvenais qu'il collectionnait les allumettes. Je me suis rappelé pourquoi il aimait jouer avec le feu (le plaisir lorsque c'est une blessure) et me suis demandé dans un sursaut de paranoïa si le livre même ne pouvait pas être à l'origine de l'incendie. Mais c'était impossible, comme si l'envers valait l'endroit. Je poursuivis ma traversé en interprétant Rigaut à travers les objets disposés ça et là. La lampe respirait encore, je distinguais son souffle imperceptible. Le livre avait bel et bien muté. J'eus l'impression qu'une telle lecture de son œuvre aurait plu au Feu Follet, lui qui n'écrivait que sur des feuilles volantes, lui qui jamais ne publia de livre mais dont les fragments textuels furent condensés en un ouvrage posthume. Et d'un coup, cette phrase troublante retentit dans ma tête : essayez, si vous le pouvez, d'arrêter un homme qui voyage avec son suicide à la boutonnière. Elle me bouleversa au point que je choisis de rebrousser chemin. En direction de la sortie, subrepticement, probablement à cause de mes mouvements, un morceau de papier presque intact se mit à bouger. Je le saisis mais rien n'était écrit dessus. J'ai pensé alors à ces mots qui m'avaient tant marqué lorsque j'ai fait la découverte de Rigaut : le désir, c'est probablement tout ce qu'un homme possède.